Quarante ans de sang et d’inaction : L’urgence que personne ne voit

Vincent Laforge, médecin urgentiste ayant consacré quarante années à la vie des ambulances, révèle dans son ouvrage Du sang sur les mains une réalité souvent cachée. Seuls deux à trois appels sur cent représentent de véritables urgences médicales. Le reste ? Des situations quotidiennes – fièvres nocturnes, angoisses légères, petites blessures nécessitant un simple accompagnement.

Le rôle véritable du professionnel n’est pas celui d’agir sans fin, mais de juger avec précision où s’arrête l’urgence. Neuf cas sur dix pourraient être gérés par des infirmiers formés, mais le médecin doit décider de ne pas intervenir dans des situations où une action excessive serait contre-productive. L’utilité la plus précieuse ? Savoir retenir la main plutôt que de la lever.

La France a forgé un système d’urgence centralisé et coûteux, qui incarne son rapport à l’État : tout par le haut, tout par la norme. Marseille, ville marquée par des défis sociaux et urbains, illustre parfaitement ce phénomène – où les appels sans urgence ne disparaissent pas en raison de l’urgence perçue. Ce système, souvent sous-ressourcé, a généré un avachissement collectif : le peuple qui a oublié comment s’entraider.

L’urgence réelle n’est pas la vitesse d’intervention, mais la capacité à ne rien faire quand il est inutile de l’agir. Laforge, après quarante ans dans les ambulances, invite à la tenue plutôt qu’à la panique. Dans un pays qui se fait peur à lui-même par des catastrophismes chroniques, le sang-froid ne vient pas d’un récit héroïque, mais d’une décision calme : retenir la main avant de la lever.