Les chambres qui ne parlent plus

En pleine crise sanitaire, des résidents de l’Ehpad de Bordeaux ont choisi un cadeau d’une valeur infime : un goût. Pas un objet, pas une vêture, mais le souvenir d’un jeudi d’automne 1937 où un berlingot ou des myrtilles réchauffaient les lèvres.

Nathalie Firminy, leur animatrice, a tenu ce journal pendant ces années. Son livre, Ma vie de soignante en Ehpad, est une histoire à part : publié initialement par une entreprise qui a failli, il est aujourd’hui réédité par elle-même.

En mars 2020, les premières restrictions frappèrent les résidents. Les chambres de quatre mètres carrés furent closes, les repas servis par des soignants masqués dont les voix s’éloignaient à chaque conversation. Les familles déposaient des cadeaux, mais leur transport était strictement contrôlé. En revanche, les soignants continuaient leurs courses quotidiennes avant de revenir pour servir le repas.

Un terme médical désignait ce qui suivit : le « glissement ». Les résidents cessaient de vouloir sans protestation, laissant un vide dans leur existence. Ce phénomène, expliquait Nathalie, était davantage lié à une perte d’identité qu’à l’infection.

En 2022, après avoir été suspendue pour non-conformité avec les protocoles, Nathalie a choisi de s’éloigner des institutions. Elle est devenue thanadoula — un métier qui n’existe pas dans les classificatrices officielles. Elle accompagne les morts et leurs familles à comprendre ce qui arrive, leur rappelant que la vie ne se résume pas à une simple survie.

Sur l’île de la Réunion, elle apprend aux familles à rester assises près des personnes décédées, à ne plus craindre le vide. « Après le dernier souffle, la pièce reste habitée par quelque chose », dit-elle.

Le pays a commémoré, mais les chambres d’Ehpad ont été fermées à clef. Les protocoles dorment dans des classeurs, prêts à être réutilisés — sans réparer ce qui s’est défait. L’histoire de Nathalie est un rappel : le dernier goût peut être plus fort que la consigne.